LA VERITE
La vérité contient la satisfaction interne d’une chose précieuse et inestimable mais cette notion ne devient valable que pour ceux qui la ressentent de la même façon. Malheureusement l’histoire nous apprend que ce terme est à géométrie variable et qu’il est conçu de façon très différente suivant les périodes, les lieux et les personnes. Le malheur veut que conjugué avec l’instinct de puissance étroitement liée à la nature humaine il est à l’origine de beaucoup de conflits nationaux, religieux ou raciaux. Dès que sa perception s’accompagne du désir de convaincre par la raison ou la force ceux qui ne la perçoivent pas de la même façon et si elle ne reste pas nuancée des réserves indispensables, sa nature trop absolue engendre, à travers l’intolérance qui trop souvent l’accompagne, la majorité des guerres et des massacres du passé et malheureusement peut-être de l’avenir.
Le présent ne va pas à l’encontre de cette opinion, même si la notion de différence a tendance à s’imposer grâce à la relativisation des distances et à la prise de conscience concernant une solidarité à une échelle de dimension très supérieure à celle des périodes antérieures. La meilleure connaissance des civilisations et des religions du passé nous oblige à une remise en question globale de nos conceptions et de nos soi-disant supériorités. Les techniques modernes en nous permettant de mieux maîtriser nos destins personnels nous ont apporté des satisfactions limitées, même si leur accélération a pu nous faire espérer à certains moments des évolutions dans des domaines parallèles, qui malheureusement se révèlent totalement différents. Notre perception du monde a ,dans certains domaines, progressé de façon exceptionnelle alors que notre nature propre ne cherche pas par instinct à se modifier en fonction de ces nouveaux critères d’existence et que notre rapport avec le monde reste malgré ces nouveaux éléments globalement le même.
S’il est nécessaire de trouver des exemples concrets à cette affirmation, il a été écrit que tous les malheurs de l’homme provenaient de ce qu’il avait la capacité d ‘énoncer des concepts susceptibles dans leur formulation idéale de provoquer l’adhésion intellectuelle d’autres hommes, sans que leur application dans la réalité ne devienne possible. Un des exemples qui me semble le plus criant de vérité, puisque la vérité est l’objet de ce propos, après l’échec de certaines religions qui conseillaient énergiquement la charité sur terre, sous peine de sanctions célestes et ce, sans résultat évident ou tout au moins suffisant au niveau des rapports humains, le communisme, idéal dans sa formulation séduisante au point de rallier un maximum d’adhésions et de devenir par la même une autre forme de religion a vu, lors de son application réelle, totalement défigurée par l’intervention de rouages intermédiaires humainement défaillants au niveau de la solidarité , aboutir à un échec si désastreux que les conséquences globales pour l’avenir restent difficiles à évaluer..
Les rapports de force de l’ancienne société dite moyenâgeuse ou capitaliste ou religieuse ont été allègrement remplacés par le pouvoir d’une nomenklatura mise au pouvoir au nom d’une vérité qui s’est révélée aussi néfaste aussi peu solidaire au niveau de son exercice nouvellement acquis grâce à des promesses non réalisées de vie meilleure que ne l’avait été l’ancienne. La prétention d’assurer une meilleure existence à leurs semblables a permis à certains en éliminant physiquement et impitoyablement toutes les obstructions et désaccords possibles de tromper pendant une bien trop longue période la bonne foi de certains. Il est difficile ou au contraire trop facile de retrouver dans tous les comportement une violence mise au service d’une vérité ; la vérité servant de prétexte à ces violences à tel point qu’il est très difficile de séparer la vérité telle qu’elle est conçue intellectuellement, avec son côté séducteur capable d’entraîner l’adhésion des foules à la recherche inconsciente et instinctive d’un chef ou d’un directeur de conscience de la violence qui trop souvent l’accompagne. La vérité comme toutes les certitudes a l’avantage de donner une direction à ceux qui l’adoptent et la facilité avec laquelle ils se laissent séduire est probablement due à ce qu’à l’intérieur de cette notion de vérité se cache simultanément une promesse de sécurité.
Le doute a toujours eu mauvaise réputation, tout d’abord vis-à-vis de ceux qui prétendent à la vérité car pour eux il est toujours ressenti comme une différence et une remise en question permanente qui nuit à une forme de confort intellectuel ; il est reçu de leur part comme une forme de provocation gratuite et sans objet réel en résumé, une contestation sans objet, la certitude étant la seule condition valable pour assurer le déroulement normal d’une existence terrestre dont les limites très étroites sont faites pour être contestées repoussées de quelque façon que ce soit . . La médecine exercée de nombreuses années a peut-être un inconvénient, celui de développer un sens critique hypertrophié avant de tenter une synthèse. Condamné à l’efficacité, et confronté au jugement impitoyable et exigeant, elle a probablement tendance à trop analyser et d’une certaine façon à détruire toute forme de certitudes ce qui peut se révéler difficile à vivre.
Heureusement, il reste la nature, la mer bleue, les bateaux, les vagues et le plaisir de discuter avec ceux qui ne sont pas d’accord. Il ne faut pas terminer sans parler du plaisir de rencontrer ceux qui pensent de la même façon au sujet des questions sans réponse .Il n’est pas possible de remettre en question la notion de vérité sans que cette remise en question ne concerne automatiquement celle de mensonge . La notion de mensonge étant opposée à celle de vérité si la vérité devient une notion relative il en est automatiquement de même pour celle de mensonge. Si l’on considère la diplomatie entre autre, comme une qualité essentielle, ayant le mérite de modifier la perception d’une vérité trop absolue condamnée à déboucher sur un conflit grave et mortel en modifiant progressivement cette vérité pour engendrer une autre vérité différente des deux premières et capable de procurer une issue acceptable à une violence prête à exploser ; faut il qualifier ce compromis de mensonger.
. Cette nouvelle vérité relative, différente des deux premières, n’est-elle pas un mensonge aménagé de façon à être acceptable par les opposants, chacun de ces opposants l’interprétant de façon différente à travers sa propre vérité. Il est possible de dire dans ce cas qu’il s’agit d’un mensonge utile préférable aux vérités auxquelles il s’est substitué. Il est possible de concevoir que des mots utilisés pour définir des attitudes ou des sentiments sont de la même façon d’une imprécision telle que volontairement ou inconsciemment ils ne correspondent pas à la réalité qu’ils ambitionnent de traduire.
D’une certaine façon le mot à un côté virtuel qui est incapable de remplacer une forme de réalité par l’expression écrite ou parlée. Le contenu d’un mot à travers son interprétation peut se substituer en partie à une certaine réalité, il restera toujours à ce mot une incapacité à se substituer totalement à cette réalité. Certaines expériences sur le comportement instinctif d’animaux chez lesquels l’expression par les mots est inexistante permettent par recoupements et répétition par leur similitude avec les comportements humains de mieux définir tous les non dis de ces comportements. La notion de contact physique dans la maîtrise de l’angoisse et de l’agressivité étudiée par un prix Nobel autrichien confirme l’importance de la présence réelle par rapport à toutes les autres formes de présence virtuelle. Dépouillé de la capacité à engendrer intellectuellement une multitude de présences virtuelles dont l’abondance ne parvient pas à combler le côté relativement factice de ces présences cette incapacité peut déboucher par manque que de support à une sorte d’absence difficile à combler.
Un individu privé de tout contact physique et maintenu sans aucun point de repère dans l’obscurité finit par perdre la notion du temps et même à douter de sa propre existence. De la même façon la notion ou plutôt la perception d’autrui est très dépendante des premiers souvenirs visuels ce qui peut laisser pensif vis-à-vis de nos certitudes ultérieures. Il est admissible que ces premières impressions profondément ancrées en nous-mêmes déterminent en partie notre comportement ultérieur.
Pour revenir à la poésie n’est il pas possible de supposer qu’elle découle du refus d’une certaine forme de réalité inacceptable telle qu’elle est perçue et l’obligation impérative de lui trouver une forme différente de perception acceptable ou tout au moins supportable parce quelle nous apporte une sensation de vivre différemment et plus complètement une autre réalité grâce au mots qu’elle utilise et par lesquels elle annexe de façon à la fois réelle et virtuelle notre monde environnant et ce faisant nous permet d’accéder à une forme d’équilibre ou le réel et le virtuel intimement mélangé permettent de mieux accepter les réalités que nous avons à affronter.